Une qualité inattendue

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Une qualité inattendue

– Voilà les cinglés qui s’amènent.

A l’instar de la quasi-totalité des habitants d’En-Bas, en tout cas de ceux ayant entendu parler de l’expédition, Héripace voyait la tentative désespérée de ces gens d’un mauvais œil. Qui diable étaient-ils donc pour penser qu’ils pouvaient faire fi de l’ordre établi ? Des jeunes, bien entendu, voilà qui ils étaient. L’absence d’expérience et l’ignorance des réussites et échecs des générations les ayant précédés pouvait seule expliquer l’arrogance d’une telle tentative.

Quoi qu’en les voyant approcher, Héripace s’aperçu que l’aréopage de « cinglés » était constitué de toute une variété de profils. Il achoppait sur toute tentative de classification, tant les membres du groupe semblaient rétifs à se laisser enfermer dans un sac d’âge, de sexe, d’ethnie, d’apparence, ou de quoi que ce fût d’autre – seul quelque chose dans leur regard semblait les caractériser d’une manière à peu près uniforme. Mais ce n’était pas quelque chose qu’ils avaient, dans ce regard, qui frappait : il s’agissait plutôt de quelque chose qu’ils n’avaient pas, sans qu’Héripace fût capable de déterminer quoi.

La foule, qui s’amassait sur le chemin de l’expédition, effectuait le même travail que celui accompli dans tous les villages que l’équipée avait traversé précédemment – avec, paraissait-il, un certain succès, car ici comme ailleurs, les rumeurs étaient toujours plus véloces que la marche des hommes. En effet, il se disait que depuis le début de la « marche des fous », comme on se plaisait à la dénommer, un quart des participants initiaux à la tentative avaient fini par se ranger à la sagesse populaire de la horde de ceux qui, pour leur bien, venaient les décourager de remettre en cause ce à quoi tout le monde se résignait. Ils admettaient alors, tous penauds et légèrement vexé de leur embrasement furtif, la vérité frappée au sceau du bon sens : ils n’arriveraient jamais En-Haut.

De fait, que l‘unique voie menant en haut fût fantastiquement raide et incroyablement longue ne suffisait pas à la pénibilité de la tâche des concurrents à l’ascension. Elle était de plus dotée d’une étonnante propriété : toute personne s’y engageant pouvait sentir le chemin, dans son intégralité, l’entraîner vers le bas, comme un tapis de terre et de pierres se déroulant sous ses pieds dans le sens de la descente. Il aurait fallu, pour arriver En-Haut, effectuer l’impossible ascension sans prendre le moindre arrêt, puisque durant son moindre répit le candidat à l’élévation aurait vu réduits à néant tous ses efforts précédents. Ce qui amenait les En-Basiens à accepter les rudes conditions de leur pauvre terre sans jamais la mettre en balance – sinon dans leurs rêves – avec les merveilles que les légendes rapportaient sur En-Haut.

Ce n’était pas un vrai problème pour les habitants d’En-Bas, dont la philosophie populaire était exempte de divin, de notion de justice et de tout ce que créaient usuellement les êtres doués de raison pour supporter l’inintelligibilité du monde. Seuls comptaient pour eux le fait de reconnaître la chance de ce qu’on avait au départ et – quoi que, curieusement, dans une moindre mesure – ce qu’on arrivait à en faire en allant chercher ce que l’on voulait. Néanmoins, malgré leur sagesse, l’idée que quelqu’un eût pu se soustraire à la vie En-Basienne tandis qu’eux-mêmes s’y étaient résignés leur paraissait intolérable pour un motif qu’ils auraient été bien en mal d’exposer.

Sur le bord du chemin, où la foule massée détaillait aux téméraires à quel point leur expédition était vouée à l’échec, Héripace se joignit à l’effort commun et alpagua un jeune concurrent à l’ascension.

– Quel espoir as-tu donc de réussir quelque chose d’aussi difficile que cette ascension ? C’est impossible. Tu ferais mieux d’accepter la vie d’En-Bas. Reste donc avec moi, je suis seul, tu pourrais travailler avec moi. D’ici, tu sais, on peut voir la Voie-d’En-Haut et la contempler tous les jours jusqu’à l’endroit où elle se perd dans les nuages qui ne se dissipent jamais.

Sentant qu’il faisait mouche, il continua ainsi quelques minutes, jusqu’à ce que sa logorrhée triomphe chez le jeune candidat de ce qu’il lui restait de volonté après les découragements entendus dans tous les villages précédents.

Héripace disait vrai, la première partie de l’expédition touchait à sa fin : la Voie-d’En-Haut se trouvait en effet peu après la sortie du village. C’est par conséquent là que se dirigèrent les plus opiniâtres qui, n’en faisant qu’à leur tête, persistaient à vouloir tenter de quitter leurs compatriotes.

Ils commencèrent alors leur longue et pénible ascension, sous les découragements farouches de la foule massée sous eux. Un à un, on vit les présomptueux abandonner leur folie et redescendre vers les gens normaux, qui leur pardonnaient aussitôt leur moment d’égarement. Petit à petit, tous les concurrents, épuisés, se rendirent à la raison des gens de bien. Tous, sauf un isolé, qui grimpait de plus en plus péniblement mais sans réaliser qu’il n’arriverait jamais au bout de son chemin.

La foule hurla de plus belle.

– Abandonne !
– Ta tentative est vouée à l’échec !
– C’est insensé !
– Que crois-tu, personne n’a réussi !!
– Reviens donc avec nous !!!

Pourtant, l’insensé poursuivait sa lente et difficile route, sans même tourner la tête vers ses conseilleurs, dont les plus véhéments étaient d’ailleurs les ex-participants à l’élévation, à présent redescendus sur la terre tant mentalement que physiquement. Lentement, le fou solitaire finit par se perdre dans les nuages. On attendit longtemps son abandon, son retour, son déclin. Il ne revint jamais.

On se perdit en conjecture sur sa disparition ; puis on le conspua ; puis on l’oublia. Et l’histoire effaça des esprits jusqu’à son existence, ce qui permit aux En-Basiens de reprendre le cours ordinaire de leur vie, qui l’était tout autant.

 

Epilogue

Arrivé En-Haut, et découvrant un incroyablement luxuriant jardin de délices, Hon-Chi rencontra pour la première fois un être d’En-haut. Ce dernier vînt à sa rencontre, et l’accueillit chaleureusement :

– Cela fait une éternité qu’aucune accession à notre terre ne nous a été reportée ! Fît-il avec enthousiasme. Bienvenue dans ce lieu merveilleux, et bravo pour l’exploit que vous venez d’accomplir ! Je me nomme Ncho Gayo. Comment vous appelez-vous ? Et qu’est-ce qui vous a amené à parvenir jusque-là tandis qu’il semble qu’aucun de vos compatriotes n’ait réussi pareille ascension ?

Alors Hon-chi sorti de sa poche un petit papier qu’il avait préparé au tout début de son périple, et le tendit à son vis-à-vis. Ce dernier le prit, et lu :

« Bonjour, enchanté de vous rencontrer. Je me prénomme Hon-Chi, seriez-vous assez aimable pour communiquer avec moi par écrit ou en langage des signes ? Je suis en effet suis sourd. »

Ncho Gayo eut alors la réponse à ses deux questions, et fit préparer pour son nouvel ami la réception qu’il méritait.

By | 2017-05-17T15:19:16+00:00 septembre 4th, 2016|Twitter|0 Comments

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